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Dou Chien e d’une Berbis (Marie de France)

Le Chien et le Brebis Dou Chien e d’une Berbis
Émile de la Bédollière Marie de France
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Un chien menteur et fécond en artifices intenta un procès à la brebis, et la mena devant la justice. Il lui réclamait un pain qu’il lui avait, disait—il, prêté. La brebis pis le fait, et soutint qu’elle n’avait fait au chien aucun emprunt. « Avez-vous des témoins? dit le juge au demandeur. — J’en ai deux : c’est le milan et le loup. » On les fit venir, et ils affirmèrent par serment que ce que disait le chien était vrai. Savez-vous pourquoi ils se conduisirent ainsi? C’est qu'ils espéraient avoir un morceau de la brebis si elle venait à mourir.

Le juge dit à la brebis : « Pourquoi avez—vous nié votre dette et menti pour si peu de chose? Je vous condamne à rendre le pain. » La malheureuse ne put s’acquitter; elle fut obligée de vendre sa laine. C’était l’hiver; elle mourut de froid, et le chien, le loup et le milan se partagerent ses dépouilles.

Je venu vous montrer par cet exemple la conduite de maints hommes qui par mensonge et subtilité forcent les pauvres à plaider. Ils font valoir de faux témoignages qu’ils payent avec l’argent des pauvres. Peu leur importe ce que devient le malheureux, pourvu que chacun en ait sa part.

Or cunte d’un Chien mentéour
De meintes guises trichéour ,
Qui une Berbis emplèda
Devant Justise l’amena.
Se li ad un Pain démandei
K’il li aveit, ce dist, prestei ;
La Berbiz tut le dénoia
E dit que nus ne li presta.
Li Juges au Kien demanda
Se il de ce nus tesmoins a
Il li respunt k’il en ad deus,
C’est li Escufles è li Leus.
Cist furent avant amenei ,
Par sèrement unt afermei
Ke ce fu voirs que li Chiens dist :
Savez pur-coi chascuns le fist,
Que il en atendoient partie
Se la Berbis perdeit la vie.
Li Jugièrres dunc demanda
A la Berbis k’il apela ,
Pur coi out le Pain renoié
Ke li Chienz li aveit baillié,
Menti aveit pur poi de pris
Or li rendist ainz qu’il fust pis.
La Chative n’en pot dune rendre
Se li convint sa leine vendre ,
Ivers esteit, de froit fu morte,
Li Chiens vient, sa part enporte
È li Escoffles d’autre par;
E puis li Leus, cui trop fu tard
Ke la char entre aus detreite
Car de viande aveient sofreite.
È la Berbiz plus ne vesqui
E ses Sires le tout perdu.

Moralité

Cest essample vus voil mustrer,
De meins Humes le puis pruver
Ki par mentir è par trichier ,
Funt les Povres suvent plédier.
Faus tesmoignages avant traient ,
De l’avoir as Povres les paient ;
Ne leur chaut que li Las deviengne,
Mais que chascuns sa part en tiengne.