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Author: Charles Bailleul - 2010

Translated into French
  by Charles Bailleul - 2010

Original title (Bambara):
Haasidi jugu

Country of origin: Mali

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La jalousie punie

Charles Bailleul

Il était une fois onze aveugles : Dieu n'avait accordé d'amélioration à aucun d'eux. À cause de leur handicap, ils étaient devenus amis et s'étaient associés. Ils étaient mariés mais sans enfants, sauf le onzième qui n'en avait qu'un seul. Ils vont en file indienne. Le fils unique, encore garçonnet, se met en tête de la file. L'un pose la main sur son épaule (et les autres sur celle du précédent). Ils quémandent ainsi leur nourriture.
Un jour, Dieu fit, qu'au cours de leur quête communautaire, alors qu'ils se suivent en avançant et causent tout en demandant l'aumône, celui qui est au milieu de la file pose son pied sur quelque chose. Aussitôt il dit :
- Eh ! Arrêtez !
Le groupe s'arrête, il prend l'objet. (Qu'est-ce que c'était ? Un sifflet). Une fois en mains, il le tâte, le tâte. Dès qu'il a reconnu que c'est un sifflet, il le met à sa bouche et siffle : treee ! Aussitôt ses yeux s'ouvrent. Il s'exclame :
- Ça alors !
Les autres le questionnent :
- Que se passe-t-il ?
Il répond :
- Je ne peux pas le dire. Vous l'apprendrez de Dieu lui-même, mais pas de ma bouche....
(C'est qu'autrefois les gens avaient peur. Se mettre à publier quelque chose sans en bien connaître la source, c'était prendre le risque d'être ridiculisé. Lui avait bien recouvré la vue, mais si les autres ne la recouvraient pas de la même manière, et qu'il affirme qu'il voit, on le prendrait pour un menteur). Il passe donc le sifflet à un autre en lui disant :
- Tu l'apprendras de Dieu.
Son camarade aussi donne un coup de sifflet et recouvre la vue. Ils se sont passé ainsi le sifflet l'un à l'autre jusqu'à ce que tous voient clair. ...
- Ah ! disent-ils, vraiment, Dieu est rapide !
Alors, ils se retirent en groupe, encore incrédules, et vont s'asseoir ensemble à l'ombre. Ah ! Ils louent Dieu, lui rendent grâce, et, tout joyeux, se congratulent à l'envi. L'un d'entre eux (il ne s'agit pas du père du garçonnet, mais d'un autre homme sage), dit subitement :
- Si un tel bienfait incomparable nous a été accordé par Dieu, que l'enfant donne, lui aussi, un coup de sifflet et voyons donc si Dieu va lui en accorder un, sinon, pour nous autres, nous avons déjà eu notre part de bonheur.
(Hélas! les méchants jaloux ne manquent pas chez les hommes.) Celui que Dieu avait pris comme intermédiaire était un jaloux fieffé. Après avoir été à l'origine de la guérison des autres, il en a des regrets et répond sèchement :
- Jamais de la vie ! On ne touche pas à mon sifflet. Dieu peut bien faire une faveur ici au garçonnet, mais on ne touchera pas à mon sifflet. Voyez-moi ça ! Tous les dix avez retrouvé la vue grâce à moi, aucun n'a été mis à l'écart de cette faveur, et vous demandez que le jeune garçon siffle !
- Ah, vieux, dit l'autre, tu n'as donc aucune crainte de Dieu ?
- La crainte de Dieu n'a rien à y voir, toi-même n'as pas de reconnaissance à mon égard, sinon, n'ai-je pas été à l'origine de ton bonheur ? Dieu ne vous a plus tourné le dos du tout ...
(Par pure jalousie, lui-même refusait la suggestion !) À partir de ce moment, l'autre s'en est remis à Dieu en lui répondant :
- Bon ! Cela fait plus de dix ans que l'enfant nous guide pour assurer notre subsistance. Il nous suit dans notre pitoyable état. Et voilà que tu oses dire de telles paroles ! Ah ! Tu devrais penser à Dieu ! Il procure aux hommes ses bienfaits, mais si tu les transformes en méchanceté, lui pourrait les transformer en malheur ! - Ce n'est pas de cela qu'il s'agit : on n'utilise pas mon sifflet.
- Bon, faisons au moins des bénédictions à l'enfant !
- Je peux moi-même lui faire des bénédictions' dit le jaloux, et il s'adresse au garçonnet :
- Petit, toi qui as passé tout ce temps à nous guider, à nous éviter souches et heurts douloureux, que Dieu te sauve de tout malheur sur terre. L'enfant répond :
- Amiina ! Papa !
- Que Dieu t'épargne toute humiliation
- Amiina, Papa ! répond l'enfant. Papa ! Ces bénédictions sont ce qu'il y a de meilleur pour moi ... Les autres biens, si nombreux soient-ils, ont une fin, les bénédictions, elles, n'en ont pas. Je suis pleinement satisfait avec elles.
Mais l'autre reprend :
- Pour ce qui est de mon sifflet, on ne peut en jouer. Qu'on me donne mon sifflet. Moi, le propriétaire, je vais en jouer.
- Bon, tiens ! le voilà.
Il les humilie en rappelant ce qu'ils lui doivent et dans sa méchanceté, il leur dit :
- À partir de maintenant, quel que soit le bienfait obtenu, aucun d'entre vous n'y aura plus part !
(Et les autres de rétorquer aussitôt) : - Même si tu deviens maître du monde entier, à partir du moment où tu humilies tes demi-frères, s'ils sont de noble origine, ils doivent refuser d'y avoir part. Aucun d'entre nous n'a plus besoin des bienfaits de ton sifflet. Ce que tu nous as fait nous suffit amplement.
Dès que l'aveugle jaloux, devenu voyant, a pris son sifflet, à l'endroit même, tout joyeux, ... dès qu'il le met à sa bouche et siffle : treee ! ... Le voilà qui redevient aveugle. Affolé, il s'exclame :
- Hé ... !
Les autres l'interrogent :
- Que se passe-t-il ?
Il répond :
- Rien ! Prenez ce sifflet et jouez-en !
- Ah ! La poussière que tu as soulevée ne s'est pas encore déposée ! .. Tu viens de dire qu'on ne joue plus de ton sifflet. Tu viens de nous mettre en garde en refusant que l'enfant en joue, et maintenant tu demandes qu'on en joue ! À moins que tu nous expliques (ce revirement, on n'y touche pas)
- Si ! Si ! jouez-en !
- Il n'en est pas question ! Viens donc par ici !
Il s'avance prudemment comme un aveugle qu'il est. Ils lui disent :
- Non ! Pose le à côté de toi là-bas. Ce qu'on t'a dit, c'est ce qui vient de t'arriver.
- Ah, je vous en supplie, jouez de ce sifflet !
- 'C'est non'
(En vérité, il était complètement aveugle...) Depuis ce moment, l'aveugle jaloux est resté dans son pitoyable état.

Morale : Pour cette raison, frères, quand Dieu accorde à tout un groupe le bonheur, si tu en es l'intermédiaire, ne crois pas que tu en es l'auteur. Regarde Dieu ! Et reste dans la crainte encore plus que les autres auxquels cela est arrivé. Si Dieu a fait de toi l'intermédiaire de ses bienfaits, ne crois pas que Dieu t'a préféré aux autres. Ne les délaisse pas ! N'accepte pas un tel comportement ! Si Dieu fait de toi son intermédiaire, fais en sorte de rendre service en même temps aux autres.

À ce sujet, parfois on dit : C'est de la méchanceté, c'est de la jalousie. Ce n'est pourtant pas la même chose. Une personne méchante dira :
- Je ne donnerai pas ce que j'ai aux autres gens
mais un jaloux dira :
- Que les autres ne deviennent pas des gens importants !

Que Dieu nous préserve de la jalousie foncière !

Prends donc ce ballot de voyage ! Je l'ai suspendu dans le grand vestibule, ce vestibule qui peut te satisfaire complètement. Si ta part s'y trouve, prends-la et qu'elle te rende service. Si tu n'y trouves rien d'intéressant pour toi, alors, continue ton chemin. Les gens qui y trouveront la satisfaction de leur idéal profond, y prendront aussi leur part. Et ce que l'un laisse, l'autre aussi le prendra.

Quant à moi, je l'ai suspendu dans le grand vestibule ... La paix soit sur vous tous !